Cette peinture est inspirée d’une célébration populaire bretonne qui se déroulait le jour du Grand Pardon dans la commune de Josselin, du XVIII au XXe siècle. Chaque année, des femmes issues de classes populaires prenaient le chemin de Notre Dame du Roncier afin d’accomplir un curieux pèlerinage. Aux abords de l’église, elles rentraient dans une forme de transe. Ces crises se caractérisent par des convulsions, tremblements et cris rauques semblables à ceux d’un chien. « Sa poitrine se gonfle, sa gorge siffle, une sorte de hoquet ou de sanglot s’en échappe ; puis, tout à coup, elle jappe, elle aboie, et si bien que les chiens lui répondent. Ou bien elle hurle à pleine poitrine. » (Charles Jeannel, Les aboyeuses de Josselin, 1855).Récit d’un lettré ayant assisté à la scène. Cet “envoûtement” prenait fin lorsque les femmes étaient forcées d’embrasser la statue de la vierge et de boire l’eau de la fontaine sacrée.

Ce “mal” n’a pas de cause pathologique mais est expliqué par une légende. Un groupe de lavandières auraient rejeté une vieille miséreuse en haillons qui leur faisait l’aumône. Au moment où leurs chiens se jettent sur la mendiante, ses hardes tombent, et elle se transforme en la Sainte Vierge. Elle décide alors de punir les lavandières sous la forme d’une malédiction. Désormais chaque pentecôte, ces dernières seront condamnées à aboyer comme des chiens. En dehors de la légende, l’un des pouvoirs accordés à la source miraculeuse de Notre Dame du Roncier serait la guérison de l’épilepsie dont les symptômes se rapprochent quelque peu de ceux des aboyeuses.

Ces formes de folies collectives, de psychose de masse sont passionnantes car elles échappent aux outils d’analyse scientifique contemporains. Elles se situent dans un système de croyance où le merveilleux a sa place. Dans ce phénomène, le délire est genré et soulève des enjeux de performativité. On peut imaginer que cette journée était aussi l’occasion pour ces femmes de se libérer, de s’exprimer, de hurler leur animalité ou leur sensualité, peut-être de jouer et de se mettre en scène. Même si ce jeu n’était pas forcément conscient et que la transe était réelle, il s’agissait dans tous les cas d’une transformation, d’une échappée à soi et au cadre social et genré de l’époque. En cela le phénomène des Aboyeuses rejoue les dynamiques de travestissement, de libération et de renversement du carnaval. La possibilité le temps d’un jour de se comporter radicalement différemment. Le rituel est bien encadré, et lorsque les aboyeuses embrassent la vierge, elles redeviennent des femmes.

Le dernier point qui me fascine est la métamorphose animale. Il y a dans le dogme chrétien et la pensée cartésienne, une volonté de différencier les humains des animaux, d’établir une hiérarchie entre “nous” et la “nature”. Dans l’essai Ainsi l’animal et nous, Kaoutar Harchi compare l’asservissement des animaux à d’autres formes de domination exercées par le patriarcat sur le corps des femmes. Elle parle “d’animalisation” de certains individus issus des minorités. Ce processus déshumanise le sujet et le soustrait à la communauté morale, le soumettant ainsi à la domination du patriarcat. Dans le cas qui nous occupe, on voit bien comment les aboyeuses par leur comportement deviennent étrangères au sein de leur communauté mais aussi quasiment de leur espèce. L’animal dont il est question n’est pas du tout anodin, le chien est très riche et paradoxal sur le plan symbolique (animal psychopompe, compagnon fidèle de l’homme, représentant de la puissance sexuelle ou encore animal impur). Mais ici ce qui est saisissant c’est qu’il s’agit précisément de “chienne”. Or l’on voit encore aujourd’hui quelle dimension péjorative et sexiste est associée à ce terme. Enfin, en dehors des considérations liées au genre, je trouve ça très beau d’imaginer que l’on puisse être habité par l’esprit d’un chien.

Les Aboyeuses

peinture brodée, encre acrylique sur coton, fils de laine et coton, 67x99cm, 2025